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Sur l’avenir de l’industrie française, illustration de la filière des masques en France

Au début de la crise, nous avons tous constaté avec effroi qu’il nous manquait des masques. On a tendance à l’oublier, mais la pénurie était telle que l’on craignait que les soignants n’aient plus de masques. Imaginez-vous le personnel hospitalier français avec un risque significatif de devoir soigner des patients COVID sans masques ? Les services hospitaliers rationnaient leurs utilisations et les chefs de service passaient au journal télévisé pour crier leur détresse face à cette situation.

Comment la France avait pu en arriver là ?


Il y a deux facteurs clés à prendre en compte, ces deux facteurs sont clairement distincts mais ils ont produit les mêmes effets.


Le premier facteur de pénurie est simple : le stock stratégique avait été vidé et personne ne s’en était aperçu. 

Le stock stratégique qu’est-ce que c’est ? C’est un stock d’1 milliard de masques, qui en cas de situation de crise aiguë, comme une guerre ou une pandémie, permet d’assurer l’équipement en masque des hôpitaux pendant quelques semaines, le temps de produire ou d’approvisionner à nouveau des masques. 


La raison principale expliquant la disparition de stock est qu’il est géré comme un stock figé. Je m’explique : un stock figé est créé intégralement à une date donnée. Par exemple, entre mai et septembre 2020, l'État a reconstitué son stock stratégique de 1 milliard de masques, et ensuite plus rien ne se passe, le stock est bloqué pour être disponible en cas de besoin. Les entités de l'État ne le consomment pas et achètent des masques auprès du marché selon leur besoin.


Me diriez-vous donc : « pourquoi était-il vide avant la crise? ». Il était vide à cause de cette méthode du stock figé. En effet, le stock constitué en 2020 est valable 5 ans, car le masque comporte une date de péremption. Donc en 2025, le stock actuel sera a priori détruit et remplacé par un nouveau stock de 1 milliard de masques que l’Etat rachètera à des fournisseurs.

Et si par mégarde, on le détruit sans en racheter, comme ce qui s’est passé avant la crise, et bien le stock est vide. Bien évidemment, les gouvernements ne feront pas la même erreur et stockeront de nouveau avant de détruire… enfin, en sommes-nous certains ? 


Une autre méthode de gestion de ce stock serait plus pertinente. C’est un stock que l’on gérerait de manière tournante. C'est-à-dire, que les hôpitaux viendraient progressivement consommer le stock stratégique, et que des achats nouveaux seraient réalisés progressivement en fonction des consommations. Ainsi, le stock serait toujours « frais », et en plus, il n’y aurait pas d’étape de destruction de stock. Il ne faut pas négliger que la destruction de 1 milliard de masques coûte à peu près au contribuable 50 à 100 millions d’euros. 

Je n’ai pas connaissance de la politique actuelle d’usage de ce stock stratégique de masques mais j’ose espérer que la doctrine à, ou va, évoluer vers un stock géré de manière tournante.

Je referme le sujet du stock stratégique, qui était la première cause de pénurie de masques.


La seconde cause de pénurie est celle qui nous intéresse le plus car elle est plus profonde et structurelle, et ne concerne pas que les masques : elle concerne toute l’industrie européenne.

La cause est la suivante : une filière industrielle d’un produit à faible valeur, pour laquelle la concurrence tarifaire avec la Chine est impossible, a vocation à se désintégrer progressivement. 

C’est ce qui s’est passé sur les 20 dernières années sur les masques et c’est ce qui se passe dans toutes les industries à moindre valeur (textile, fabrication de jouets, informatique, automobile…) et bientôt cela se passera dans les industries à plus forte valeur (aéronautique, défense, nucléaire, énergie…).

Tous ces secteurs diminuent progressivement leur présence en France.


Sur les masques, avant la crise, il ne restait plus qu’un seul producteur de masques. En effet, au fur et à mesure que la Chine est devenue la base mondiale de production de masques, les producteurs de masques et de matières filtrantes français ont mis la clé sous la porte un par un. Fait relevé par la presse, l’avant dernière usine, basée en Bretagne, avait fermé en 2018. Les investisseurs avaient constaté la faible rentabilité de cette activité. Cette faible rentabilité était liée à un coût de production trop élevé par rapport aux prix du marché fixés par les producteurs chinois.


La question se résume ainsi : voulons-nous privilégier l’accès à des produits à bas prix pour la population grâce à de l’import ? Ou bien, voulons-nous permettre à l’industrie européenne de se redévelopper, tout en favorisant un développement plus durable d’un point de vue écologique ?


Nous aimerions, bien sûr, avoir des produits à bas prix et en même temps un développement de notre industrie et une réduction de notre chômage. Cependant, ces deux orientations sont antagonistes. Pourquoi ?


Si on importe des produits de grande consommation, en provenance de Chine par exemple, le coût de fabrication est fortement réduit et donc le prix d’achat pour le consommateur est lui aussi réduit. C’est ce qui a permis, depuis les années 80, le développement d’une consommation décuplée sur les vêtements, les jouets, les produits jetables, avec des produits qui ont une qualité et/ou une durée de vie moindre.


Pourquoi ces produits coûtent-ils moins cher quand ils proviennent de Chine ? Il y a plusieurs raisons : 

  • La première : le salaire net. Le niveau de vie est plus bas dans ces pays producteurs et donc les salaires sont moindres. Par exemple en Chine, le salaire net moyen est divisé par 2 comparé à un salaire net français. Et le salaire minimum est lui divisé par 4.
  • La seconde : la protection sociale des travailleurs. Beaucoup de pays à bas coût ne protègent pas leurs salariés via l’assurance maladie, la retraite, le chômage. Pour ce cas là, la Chine a des taux de charges salariales et patronales comparables à la France. 
  • La troisième : ce que j’appelle les coûts de mise en conformité. En effet, en France, une activité industrielle nécessite la mise en place d’une longue liste de précautions et protections pour les salariés et pour les consommateurs. Protéger les machines, assurer le respect des consignes de sécurité, mise en place des normes ISO, de traçabilité, de normes CE…
  • Le quatrième : le coût écologique lié à l’usage d’énergie carbonée. La France produit à plus de 80% avec une énergie décarbonée tandis que la Chine le produit avec une énergie carbonée à 70%.

Donc, en combinant tous ces éléments, on peut considérer qu’un produit d’import est en général 2x moins cher à produire qu’un produit fabriqué en France. 

Ainsi, l’import est une bonne chose pour le consommateur, mais cela bloque de manière nette le développement de l’industrie française qui ne peut pas adapter son coût à celui des produits d’import et de plus, cela abîme la planète.


Attention, ne pas faire l’erreur de croire que les entreprises françaises aimeraient se débarrasser de ces contraintes coûteuses. 

Ces contraintes représentent toute la richesse de notre pays : des revenus plus élevés (même si on souhaiterait qu’ils le soient encore plus pour les plus petits salaires), des salariés en sécurité, des clients en sécurité, et des normes environnementales qui protègent notre planète. Ces contraintes et normes sont une chance absolue et une avancée sociale et sociétale majeure.

Ce qui pose problème, c’est que les produits d’import entrent dans notre pays sans respecter ces contraintes et sans taxation pour le compenser. Evidemment, les états sont libres et on ne peut pas imposer ces contraintes à un autre pays. 

Ainsi, un producteur français peut-être comparé à un joueur de Monopoly dont l’adversaire bénéficie de règles du jeu différentes, plus avantageuses. 

Comment gagner dans ce cas ? Est-ce même possible de gagner ?


Il existe une voie, tout de même, permettant à des producteurs de produits à faible valeur d’exister sur le territoire français, c’est la stratégie du « Dernier survivant ». La stratégie du dernier survivant consiste à être le dernier acteur de la filière sur un territoire. Ce dernier acteur bénéficie du fait que tous les autres acteurs ont disparu et qu’un client qui souhaite acheter français par patriotisme, sécurité, confiance, ou délai par exemple, n’a pas d’autre choix que d’acheter chez ce dernier survivant. Ce dernier survivant fait en général office de voiture balai des commandes résiduelles sur son territoire.

Quand il n’y avait plus qu’un acteur en France avant la crise, et devant le besoin en masque qui a littéralement explosé, ce dernier survivant ne suffisait évidemment pas à fournir la France entière au regard de son besoin en masques.


Ainsi, il existe 2 chemins possibles pour l’industrie française : 


1/ Abandonner l’industrie à faible valeur ajoutée et la laisser aux pays à bas coûts.

2/ Mettre en place des taxations aux frontières : le seul moyen de remettre les acteurs économiques à armes égales serait de taxer l’import en fonction de critères liés au respect des normes de sécurité, à l’existence de protections sociales, et au respect de règles sur le développement durable.


À ce jour, nous sommes clairement dans l’option 1/, c’est à dire qu’on n’agit pas au niveau règlementaire et douanier pour permettre aux producteurs européens de jouer à armes égales avec les producteurs chinois.


Petite anecdote. Au plus fort de la pénurie, la DGE contactait notre usine presque toutes les semaines pour connaître notre capacité de production et s’assurer que la France puisse devenir autosuffisante en production de masques. 

Il y a quelques jours, nous les avons contactés pour leur dire que nous avions du mal à concurrencer le rouleau compresseur chinois et que nous devions envisager de baisser nos volumes de production. Leur réponse, honnête, fut de nous dire que nous étions lucides... Réponse étonnante, quand on se souvient de la fierté du gouvernement quand il annonçait que nous étions autosuffisants, et ce grâce aux efforts que les entrepreneurs français avaient réalisés. 

Au final, le non-choix de l’Europe qui revient à un abandon des industries à moindre valeur à leur sort sans issue est assez incompréhensible.

Est-ce par manque de courage, par peur de représailles économiques sur des secteurs qui permettent à l’Europe de survivre comme le luxe, l’aéronautique, le nucléaire…, par incompréhension de ce qu’est le libéralisme ?


Cette situation, appliquée à des produits de sécurité sanitaire, est dangereuse. Si la nouvelle filière de masque n’est pas protégée par une taxation des produits importés, le seul moyen de soutenir la filière sera d’arroser quelques gros producteurs avec des aides publiques (c’est déjà ce qui est en cours). Mais combien de temps cela pourra-t-il durer ? Ces producteurs seront-ils perfusés pendant 10 ans ? 20 ans ? Avec quel argent, celui du contribuable ?

Tandis que si les produits d’import étaient taxés, les entités consommatrices de masques se retourneraient vers les producteurs français qui avec le temps auraient la possibilité d’améliorer leur outil industriel de manière ingénieuse, développeraient des automatisations, maintiendraient une bonne qualité produit, feraient travailler des personnels français, apprendraient un métier à des personnes peu qualifiées et qu’on ne sait pas correctement intégrer aujourd’hui.


Si rien ne change, les mêmes causes produiront les mêmes effets, demain, si il n’y a pas une filière de masques solide, dans quelques années, lors d’une prochaine crise sanitaire, nous ferons face à une nouvelle pénurie de masques.